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Michel Cantal-Dupart, urbaniste et architecte : “La ville se doit d’être durable”

Article publié le 18.06.12

Michel Cantal-Dupart

« Les hommes construisent trop de murs et pas assez de ponts », estimait le grand physicien Isaac Newton. Trois siècles plus tard, à l’heure où tout ensemble urbain à travers le monde tend à se métropoliser, le constat conserve toute sa pertinence. Pourtant, un nouveau format de ville hybride, recyclable, soutenable à long terme cherche à émerger. Urbaniste-architecte, directeur d’un atelier d’aménagement, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers et spécialiste en analyse et stratégie urbaine, Michel Cantal-Dupart a accepté de se prêter à un petit jeu de prospective. Entretien.


On parle de plus en plus de ville flexible, réversible, résiliente… À l’heure où l’incertitude fait loi, où notre rapport au temps s’accélère, la planification urbaine à long terme a-t-elle vécu ?

Michel Cantal-Dupart : Sûrement pas ! Mais, comme dans la marine, il s’agit d’une navigation adaptée en fonction d’un cap, d’un objectif et non d’une méthode prédéfinie. Nous sortons d’une longue période de croissance économique où il s’est construit beaucoup de villes-murailles, de quartiers séparés. C’est ainsi qu’ont été pensées certaines villes satellites et villes nouvelles, notamment en France, comme Surville à Monterau ou Évry, qui sont, selon moi, des erreurs ou des échecs urbanistiques. Certaines expériences alternatives ont également péché par manque d’ouverture. Prenez le quartier Vauban à Fribourg (Suisse). Cet écoquartier pionnier construit dans les années 1990 sur le site d’une ancienne caserne a été une expérimentation formidable. Mais il est resté coupé de tout : Vauban est une île, une exception, pas une leçon.

 

Ville de Rio de Janeiro vue depuis le Corcovado.

Quel profil devra donc présenter la ville de demain, selon vous ?

M. C.-D. : À l’image de notre société du mélange, la ville sera hybride, pétrie de contrastes, multifonctionnelle. Chaque ville, et chaque quartier dans la ville, est comme un corps humain : les corps se ressemblent, mais n’ont ni la même morphologie ni les mêmes pathologies. À chaque site, sa forme et son remède. La ville se doit d’être durable, ou plutôt soutenable, c’est-à-dire économe dans sa gestion des ressources, des mobilités et des espaces, qu’ils soient publics ou dévolus à l’habitat. Il s’agit de réparer ce qui ne va pas dans la ville plutôt que de céder à la tentation de la fuite en avant. L’Île de Nantes (France) est en cela emblématique : ce fleuron de la ville ne valorise qu’une partie de l’immense friche qui l’entoure, où se concentrent par proximité économique SDF et gens du voyage.

 

La notion de recyclage est-elle pertinente à l’échelle de la ville ?

M. C.-D. : Bien sûr ! Recycler les villes est d’ailleurs un génie spécifiquement français. Il suffit de penser aux halles de la Villette, à Paris, lieu d’abattage devenu un centre culturel de haute volée. Ou encore à ce qu’est aujourd’hui le “Secteur 6” de Paris – l’actuel quartier du Marais – qui était dans les années 1920 un quartier extrêmement insalubre, dont on considérait qu’il était à raser. Le Corbusier et Voisin proposaient, dans leur plan, de le détruire pour y construire des tours ! Le travail accompli par Jean Nouvel avec l’opéra de Lyon me paraît à l’inverse exemplaire. En creusant plus de 20 mètres sous terre, il a doublé la surface du bâtiment tout en en préservant les façades et l’emprise d’origine.

 

Pour engager de grands changements, est-il plus efficace de raisonner à l’échelle des interactions globales ou au contraire de procéder par “acupuncture” urbaine ?

M. C.-D. : Le défi à relever consiste à faire interagir la très petite échelle de l’entrée de ville, de la place ou du terrain de basket, l’échelle moyenne de l’ensemble territorial réduit et la vision d’ensemble à l’échelon d’un grand territoire. Ce n’est pas le cas partout et loin s’en faut. Ainsi l’actuel projet du plateau de Saclay, en région parisienne, qui accueillera les plus prestigieux centres de recherche et les start-up les plus performantes, forme une vision urbaine extrêmement ambitieuse. Mais il omet de se préoccuper du bien-vivre et de l’attractivité des communes voisines, telles que Gif, Palaiseau ou Orsay. À l’inverse, j’apporte depuis dix ans mon soutien à une démarche de rénovation urbaine à Perpignan, dans le sud de la France, que je trouve particulièrement pertinente. La ville a su se saisir d’une politique nationale de réhabilitation des quartiers sensibles pour faire muter ces derniers et les faire participer à la valorisation globale de son agglomération métropole.

 

Vue générale de la ville de Panama.

L’histoire des villes est très liée à l’eau. Qu’en sera-t-il demain, selon vous ?

M. C.-D. : Il n’y a effectivement pas de ville sans eau. Pendant très longtemps, les villes se sont implantées au bord des cours d’eau, pour la simple raison que le fleuve engloutissait tout ce dont on souhaitait se débarrasser : les déchets… mais aussi les cadavres. Bien matériel de plus en plus rare, objet d’attentions croissantes, l’eau est en passe de redevenir un élément fort d’attractivité urbaine. Un enjeu non négligeable du patrimoine des villes ! Il suffit de voir combien de grandes métropoles françaises, de Bordeaux à Strasbourg et de Marseille à Lyon, ont modifié en profondeur leur rapport à l’eau en valorisant ports et berges, jusqu’ici occupées par d’interminables friches industrielles. Pittsburgh, aux États-Unis, s’est engagé, avec mon aide, dans une démarche semblable. Partie d’un travail sur l’intégration du ghetto noir occupant un plateau surplombant, la ville tout entière a retrouvé le chemin des rivières Allegheny et Monongahela, mettant en place, pour les faire revivre, un trafic vers et sur l’eau, avec notamment des bateaux-mouches…

 

Quels seront les acteurs de la ville de demain ?

M. C.-D. : Durant des siècles, le grand aménageur a été l’État (ou le roi !). Aujourd’hui, les communes n’ont plus les moyens de leurs ambitions et l’on voit les limites de l’intercommunalité. L’avenir est pour moi clairement à l’association public privée, à la mutualisation des moyens. Ce principe d’économie “mixte” est d’ailleurs un domaine où la France excelle.

 

Crédit Photo : ©SUEZ ENVIRONNEMENT / Xavier Schwebel

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Mis à jour le 18.06.12

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